THÈMES / FRONTIÈRES OUVERTES

 

 

“Notre migration est une forme d' apartheid global”
Philippe Legrain

 

À bas les frontières !

Oubliez les critères de sélection des immigrants. Tous les êtres humains devraient pouvoir circuler librement sur la planète. Même l’environnement s’en porterait mieux, dit l’économiste PHILIPPE LEGRAIN.

Selon vous, l’arrivée massive de migrants dans un pays contribue non seulement à la croissance économique, mais aussi à la baisse du chômage. Comment la présence de plus de travailleurs sur le marché du travail peut-elle avoir un tel effet ?
— Les immigrés sont prêts à occuper les emplois boudés par les gens des pays riches. Ils sont aussi davantage disposés à se déplacer dans les régions en manque de main-d’œuvre. Ils créent des entreprises et génèrent à leur tour des emplois. L’embauche d’une aide familiale immigrante, par exemple, permettra peut-être qu’un médecin retourne au travail. Ce médecin aura besoin à son tour de personnel… Par ailleurs, les immigrés sont aussi des consommateurs de biens et de services. Ils favorisent une activité économique accrue. L’Espagne est l’un des pays qui a reçu le plus d’immigrants au cours des 10 dernières années. Pendant cette même période, le taux de chômage y a baissé de façon considérable. Et croyez-vous que les États-Unis seraient devenus une telle puissance économique sans les immigrants ? Certainement pas.

Les États-Unis, l’Inde et les deux enclaves espagnoles du Maroc élèvent en ce moment des clôtures de sécurité pour contenir l’afflux des immigrants clandestins. Vous nagez à contre-courant…
— Il est clair que la majorité des gens ne seront pas d’accord avec moi. Mais 20 ans avant qu’on abolisse l’esclavage, les gens considéraient cette pratique comme étant dans l’ordre naturel des choses… Croyez-vous que ces clôtures dissuadent les immigrants illégaux ? Depuis que les États-Unis tentent de fermer leurs frontières avec le Mexique, le nombre de clandestins augmente. Traverser la frontière est devenu si difficile pour les Mexicains qu’une fois qu’ils y sont parvenus, ils s’installent aux États-Unis à demeure au lieu de rentrer chez eux. Ils savent que s’ils retournent au Mexique, ils ne réussiront peut-être jamais à entrer de nouveau aux États-Unis.

Fermer les frontières a donc l’effet contraire à celui recherché ?
— Tout à fait. Mais il y a pis : partout sur la planète, des milliers de gens meurent chaque année en tentant d’entrer illégalement dans un pays. Depuis 10 ans, il y a eu plus de morts à la frontière entre le Mexique et les États-Unis que lors des attentats du 11 septembre 2001. On parle peu de ces morts-là. Ils sont pourtant la conséquence directe de nos politiques d’immigration insensées.

Sans contrôle de l’immigration aux frontières, comment les pays ciblés par les terroristes pourront-ils maintenir leur sécurité ?
— Il est manifeste que 99,99 % des gens qui émigrent ne sont pas des terroristes. Empêcher les gens de traverser les frontières sous prétexte qu’une infime minorité d’entre eux pourraient constituer une menace n’a donc aucun sens. En passant, les attentats qui visent les cliniques d’avortement, ceux commis en Irlande par l’IRA ou en Espagne par l’ETA ne sont pas signés par des étrangers. Les terroristes agissent souvent dans leur propre pays…

Si tout le monde est libre d’aller vivre n’importe où, certains pays seront inévitablement pris d’assaut…
— Je ne crois pas. À la fin du 19e siècle, au moment où les États-Unis et le Canada avaient une politique plus ouverte envers les Européens, seule une faible proportion de ces derniers ont émigré. La plupart des gens n’ont pas du tout envie d’émigrer ; ils sont attachés à l’endroit où ils sont nés. C’est aussi la raison pour laquelle la majorité des gens qui quittent leur pays le font souvent pour de courtes périodes.

 

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