THÈMES / SANS-ABRI

 

 

“Derrière nos bienveillantes démocraties, se cache, mutique, mais vigilante, une totalitaire obligation: Citoyen sera productif ou, lentement, et passivement, et sans bruit, mis à mort.”
Patrick Declerck

 

Patrick Declerck :
"Le clochard est en exil par rapport à lui-même"

Première étude ethnosociologique sur le sujet depuis un demi-siècle, "Les naufragés" rend compte, au-delà des clochards parisiens observés, de la situation de ces hommes et femmes gravement désocialisés qui vivent à la lisière de notre humanité. Rencontre avec l'auteur d'origine belge, Patrick Declerck.

Né à Bruxelles en 1953, Patrick Declerck a quitté la Belgique à l'âge de 11 ans. Il a étudié dans des universités américaines puis à Ottawa avant de s'installer à Paris, en 1981.Après une maîtrise de philosophie, il a commencé à travailler comme anthropologue, principalement avec l'équipe de Claude Lévi-Strauss au laboratoire d'anthropologie sociale du Collège de France. Son intérêt "célinien" pour ce qu'il appelle "les extrêmes de l'humanité,qui sont évidemment les nôtres", vient notamment de ses années passées en Afrique, où il a vu des choses "terrifiantes", et de son expérience dans les prisons américaines, dans le cadre d'échanges universitaires.

Le besoin de devenir analyste et de mener un travail clinique d'observation, et la prise de conscience qu'il avait affaire à "un hôpital psychiatrique dans la rue,très peu décrit", l'a conduit à s'éloigner de l'anthropologie au sens strict.C'est ainsi qu'il s'est retrouvé, en 1986,cofondateur des missions France de Médecins du monde.Vont suivre une décennie et demie de travail sur le terrain, de nombreux articles et aujourd'hui ce livre qui mêle témoignages et analyse.

Comprendre leur monde mental
Vous distinguez les clochards des autres sans-abri ?
En effet. Etre dans la rue indique une pénurie économique, mais ne dit rien sur l'identité du sujet. Les sans-abri peuvent être des familles expulsées, des demandeurs d'asile, des chômeurs en fin de droit, des immigrants, clandestins ou non, ou des réfugiés politiques qui ne sont pas nécessairement dans une pathologie personnelle, comme les clochards.
Ceux-ci sont le plus souvent des pauvres issus de pauvres. Il y a une logique historique à ce que des familles écrasées socialement, culturellement, économiquement, conduisent à ce type de nonpossibilité. Mais ce n'est pas seulement pour cette raison que l'on devient clochard. Il y a un cumul de handicaps. On trouve quasi toujours des enfances catastrophiques, marquées par de multiples traumatismes : décès des parents, placements, alcoolisme parental, violences, abus sexuels, échecs scolaires, etc. Mais il faut bien sûr éviter comme la peste toute idée de prédestination qui renverrait à un fantasme génétique.
Le lien à la mère a été gravement et très tôt abîmé. Or ce lien est fondamental, car il est le miroir de soi-même, c'est grâce à lui que se construit l'enfant. La clochardisation, c'est la maladie du lien, aux autres, à la société, au réel, mais d'abord à soi-même. Le clochard est en exil par rapport à lui-même, ce qui peut le conduire dans des états épouvantables de souffrances corporelles.

Quel était l'intérêt pour les clochards au moment où vous êtes arrivé en France ?
La société sortait des "Trente glorieuses" et les clochards n'intéressaient personne. Rapidement, pourtant, avec l'approfondissement de la crise économique, ils ont suscité un intérêt croissant. Les gens ont commencé à regarder vers la rue en pensant qu'ils pourraient y finir eux-mêmes. J'étais donc l'un des seuls types à travailler sur ce terrain vierge, j'avais à comprendre et à décrire ce drame humain ignoré. Mais je me suis vite rendu compte que faire de la microéconomie, énumérer par exemple les objets qu'ils ont sur eux, étudier leur occupation du terrain, c'était décrire l'arbre en ratant la forêt. Je voulais faire un travail de fond posant des questions à la fois sur l'aide sociale apportée et sur la compréhension de leur monde mental.

Un besoin de gérer la souffrance psychique
Le plus sûr moyen d'y arriver était de vous faire passer pour un clochard ?

L'observation participante est en effet importante pour aller voir sur place, car les administratifs et les bureaucrates vous disent n'importe quoi.Partager une partie de l'expérience des clochards, mendier dans le métro, dormir dans la rue ou dans des centres d'hébergement, se faire ramasser par la police, etc., est une dimension fondamentale de l'anthropologie, tout en restant périphérique par rapport à ce que je voulais faire. 
Car si cela permet de se rendre compte de la violence de ces lieux pour pouvoir ensuite témoigner, ça n'aide pas vraiment à comprendre le fonctionnement psychique de ces gens. Dans la rue, on ne pose pas de questions, cela ne se fait pas. Chacun est dans son histoire, son alcool, sa souffrance.Pour aller plus loin, la fonction d'écoutant est donc essentielle. C'est ainsi que d'anthropologue, je suis devenu soignant dans les missions de Médecins du Monde, puis au Centre d'accueil et de soins hospitaliers de Nanterre. 

Les clochards venaient spontanément vous voir ?
Ils le faisaient tous volontairement, venant par bouche à oreille ou envoyés par des associations. Il y avait chez eux la demande très forte d'une écoute, le besoin de parler, d'essayer d'y voir clair et, non pas de guérir, mais de gérer leur souffrance psychique.A Nanterre, je travaillais avec un médecin,Patrick Henry, qui soignait pendant que j'écoutais. Les récits de vie que j'ai repris longuement dans mon livre sont les plus atypiques. Car la plupart des clochards, qui boivent quatre à cinq litres par jour en moyenne, ne sont pas en état de discourir. 
Le noyau le plus extrême regroupe ceux qui sont dans un grand état de souffrance physique, dont le corps est laissé à l'errance, avec leurs pieds coupés en deux car ils n'ont plus enlevé leurs chaussures depuis des mois, leurs chaussettes incluses à la peau, etc. Plus ils sont dans cette aberration de souffrance du corps, plus le corps devient christique, stigmatisé, moins la parole est possible.
Il ne s'agit pas seulement, pour eux, de raconter leur histoire, c'est en définitive secondaire, mais de pouvoir la penser, se la représenter, c'est cela qui fait la différence entre normal et pathologique. Eston capable de rentrer en conversation avec soi-même, de métaboliser sa vie mentale ? Moins on en est capable, plus le corps va parler à notre place. 

Notre responsabilité sociale : accompagner ces personnes
Les jeunes clochards se distinguent-ils des plus âgés ?

D'un point de vue clinique, le seul qui puisse être pris en compte car nous ne disposons pas d'études fiables, non. On peut imaginer que plus les gens sont jeunes, plus ils sont abordables, mais c'est loin d'être le cas. Etre jeune permet seulement de s'illusionner sur son avenir.
L'un d'eux m'a dit un jour : "Je suis clodo aujourd'hui, je serai peut-être millionnaire demain." C'est malheureusement largement un fantasme.
D'un autre côté, on remarque que les jeunes sont plus souvent polytoxicomanes, ils prennent tout ce qui leur tombe sous la main, tandis que les plus âgés sont culturellement alcooliques, plutôt au vin. Même si, ces dernières années, des bières à 10% d'alcool en canettes de 50 cl et bon marché ont été produites pour concurrencer le vin. C'est un scandale, car c'est fait pour créer une accoutumance à l'alcool.
Au début de votre livre, vous écrivez ceci : "Dans toute ma pratique auprès des personnes gravement désocialisées, des milliers de gens qu'il m'a été donné de recevoir tant en psychothérapie qu'en consultation médicale, je ne connais aucun exemple de réinsertion." Cela ne vous a jamais découragé ?
Non, pas du tout. Je suis sans désir. C'est la société qui rêve de réinsertion, de remise au travail, pas moi. Je suis du côté du patient, pas de la société. La réinsertion est un fantasme de guérison, l'idée que ces gens pourraient devenir, par je ne sais quelle opération magique, des membres autonomes de la société, économiquement et autrement, ce qui est impossible. Car ont-ils jamais été insérés ? En général, non.
L'homme est mortel, et pourtant personne ne prône l'abandon de la médecine. Des tas de gens ne guérissent pas, des handicapés mentaux, physiques, psychotiques, et on ne les abandonne pas pour autant. Pourquoi faudrait-il qu'il en aille différemment avec les clochards ? Il s'agit d'un sadisme social contre lequel je m'élève. Il y a au contraire tout à faire.
Notre responsabilité sociale consiste à accompagner cette population, à l'aider à mourir moins vite et à moins souffrir, ce qui n'est pas le cas actuellement. A Paris, par exemple, au plus fort du froid, 3.500 lits d'hébergement sont offerts alors que les observateurs les plus prudents pensent qu'il y a trois fois plus de gens à la rue. Nous avons là la mesure exacte de ce que propose la société : un lit pour trois, peut-être pour quatre ou cinq. Et en plus donné chichement et dans des conditions imbéciles et contraignantes. Il ne faut pas s'étonner, dès lors, qu'une bonne partie des clochards refusent d'aller dans ces lieux.

Pour quelles raisons ?
Ceux que l'on interroge en avancent quatre : d'abord l'insécurité et le manque d'hygiène - si on n'a pas de parasites en entrant, on en a en sortant -, puis le règlement, et enfin le refus de fréquenter d'autres hébergés. L'insécurité est majeure : concentrer dans un même local non surveillé des psychotiques avérés, des gens qui sortent de prison, des toxicomanes, des délinquants, des alcooliques, des prostitué-e-s, etc., est une aberration. C'est une démission et, j'insiste, un sadisme tout à fait clair de la société, mais aussi des associations, visà- vis de ces personnes.

 

Interview Patrick Declerck

Voir le court-métrage: Ceux qui marchent contre le vent, 10’, de Bastien Simon

Voir l'article ‘Solidar-lost’ de Jan Blommaert

PRODUCTIONS / BARAKSTAD